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TikTok a gagné l'attention, pas l'audience : ce que disent vraiment les chiffres

On répète que TikTok a dépassé Instagram chez les jeunes. Les études françaises disent autre chose : Instagram reste devant en portée, mais TikTok domine largement le temps passé. Cet écart est plus intéressant qu'un simple classement.

Publié le  Mis à jour le 
Social 5 min de lecture

En quelques mots

  • Instagram reste devant en portée chez les 16-25 ans, avec environ 76 % contre 60 % pour TikTok.
  • TikTok domine le temps passé : environ 1h33 par jour en France, contre 1h14 pour Instagram.
  • La recommandation de TikTok repose sur le comportement, sans avoir besoin du graphe social.
  • Une fonctionnalité se copie, un système entraîné sur des milliards d'interactions ne se copie pas.

Deux mesures, deux résultats opposés

En portée, l'enquête menée par Diplomeo et le Blog du Modérateur auprès de 444 jeunes de 16 à 25 ans place Instagram en tête avec 76 % d'utilisateurs, devant Snapchat à 63 %, puis TikTok à 60 %. Instagram recule d'ailleurs nettement sur trois ans, puisqu'il était à 90 % en 2023, mais il reste devant.

En temps passé, le classement s'inverse. Le rapport Digital France 2026 publié en janvier par We Are Social et Meltwater mesure 1h33 par jour sur TikTok, devant YouTube à 1h16 et Instagram à 1h14.

Sur l'ensemble de la population française, l'écart de portée est plus large encore : la portée publicitaire d'Instagram atteint 55 % des utilisateurs de réseaux sociaux, contre 38,3 % pour TikTok et 37,8 % pour Snapchat, sur 51,5 millions de comptes actifs, soit un peu plus de 77 % de la population.

Ces deux mesures ne se contredisent pas, elles décrivent deux choses distinctes. Instagram touche plus de monde. TikTok retient plus longtemps ceux qu'il touche, avec près de vingt minutes d'avance quotidienne. Pour un annonceur, ce sont deux actifs différents, et les confondre conduit à des arbitrages de budget qui n'ont pas de sens.

Une réserve de méthode, que je pose une fois pour toutes : l'enquête sur les 16-25 ans repose sur 444 répondants, un échantillon petit et auto-déclaré, tandis que les temps d'usage viennent de mesures d'application. Les deux ne se comparent pas terme à terme, et les ordres de grandeur comptent plus que les décimales.

Ce que la recommandation change à la nature d'un réseau

Voici le mécanisme qui explique l'écart, et il est plus intéressant que le classement.

Instagram s'est construit sur un graphe social : vous voyez ce que publient les comptes que vous suivez. La qualité de votre fil dépend de la qualité de vos abonnements, donc d'un travail que vous avez fait vous-même, parfois il y a des années.

TikTok s'est construit sur autre chose : ce que vous voyez dépend de ce que vous regardez, pas de qui vous suivez. Le système apprend sur des signaux comportementaux fins, la durée de visionnage, la reprise, le passage rapide, et il n'a besoin d'aucun réseau d'amis pour fonctionner. Un compte neuf reçoit un fil pertinent en quelques minutes.

La conséquence est double. Pour l'utilisateur, le coût d'entrée disparaît et la durée de session s'allonge. Pour un créateur, l'audience cesse d'être un actif accumulé : une vidéo peut atteindre des millions de personnes depuis un compte de deux cents abonnés, et la suivante n'en atteindre aucune.

Cela explique aussi pourquoi TikTok gagne le temps sans gagner la portée. Un réseau de recommandation retient, un réseau social relie. Le second se construit plus lentement et se défait plus lentement aussi.

Ce qu'une fonctionnalité copiée ne transfère pas

Instagram a copié le format court dès 2020 avec les Reels, et Instagram a eu raison de le faire : ne rien faire aurait été pire. Le format a été rattrapé en quelques mois.

Ce qui ne se copie pas, c'est le système qui l'alimente. Un moteur de recommandation efficace demande un volume d'interactions colossal, une boucle d'apprentissage rapide, et une tolérance élevée à montrer du contenu venant d'inconnus. Les deux premiers points sont techniques, le troisième est un choix de produit, et c'est celui qui coûte le plus cher à assumer quand votre modèle repose depuis dix ans sur le lien entre amis.

Nous avions vu exactement le même mouvement en 2016, quand Instagram a copié les Stories de Snapchat. Le format avait été absorbé en un an, mais ce que Snapchat avait construit, une place dans la messagerie quotidienne des adolescents, ne s'était pas transféré. Snapchat est d'ailleurs toujours là, à 63 % chez les 16-25 ans.

La leçon vaut au-delà du sujet : quand un concurrent gagne, regardez ce qu'il a gagné avant de copier ce qu'il fait. Ce sont rarement les mêmes choses.

Ce que cela change dans un plan média

Passons aux décisions, puisque c'est là que l'écart devient coûteux.

Si votre objectif est la couverture d'une population large en un temps court, Instagram reste le meilleur point d'entrée en France, et les chiffres de portée le disent sans ambiguïté. Bâtir un plan de notoriété sur TikTok au motif que « les jeunes y sont » revient à payer plus cher une portée moindre.

Si votre objectif est l'attention, c'est-à-dire du temps de cerveau disponible pour une démonstration, un usage, une explication, alors TikTok offre un contexte que personne d'autre n'offre : des sessions longues, un visionnage volontaire, une tolérance au contenu de marque qui reste supérieure tant que le contenu apporte quelque chose.

Le marché a d'ailleurs déjà tranché avec ses budgets. Les dépenses publicitaires sur les réseaux sociaux en France atteignent 3,73 milliards de dollars, en hausse de 11 % sur un an, et les investissements en marketing d'influence 570 millions de dollars, en hausse de 12 %. La croissance de l'influence est plus rapide que celle du média social classique, ce qui indique où va la valeur perçue.

Une chose que je déconseille, parce que je la vois souvent : diffuser la même vidéo verticale sur les deux plateformes en appelant cela une stratégie multiplateforme. Le format est identique, le contrat de lecture ne l'est pas. Sur Instagram, on regarde quelqu'un qu'on a choisi de suivre. Sur TikTok, on regarde quelque chose qui vient d'arriver, et les trois premières secondes décident de tout.

Ce que je surveillerais dans les douze mois

Le premier signal, c'est l'écart de temps passé. TikTok mène de dix-neuf minutes par jour sur Instagram. Si cet écart se resserre, cela voudra dire que la recommandation d'Instagram a rattrapé son retard, et le raisonnement de cet article changera.

Le deuxième, c'est la portée chez les plus jeunes. Instagram est passé de 90 % à 76 % chez les 16-25 ans en trois ans. Une portée qui s'érode de cette manière finit par céder, et la question est de savoir vers quoi elle bascule : TikTok, une messagerie, ou plusieurs applications à la fois.

Le troisième, plus incertain, c'est le sort réglementaire de TikTok en Europe. Je ne me risquerai à aucune prévision là-dessus, mais bâtir une acquisition entièrement dépendante d'une plateforme sous procédure me paraît imprudent, et je le dis à mes clients.

Ma position, pour finir, tient en une phrase : je traite TikTok comme un média d'attention et Instagram comme un média de couverture, je les évalue avec des indicateurs différents, et je refuse de les classer l'un devant l'autre. Le classement est une question de journaliste, l'arbitrage est une question d'objectif.

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